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Swimming in Gravity.

Cet article a été rédigé à la demande de Baptiste Andrien à l’occasion de l’évènement Swimming in Gravity, en Mars 2019. NDD en a publié quelques fragments dans le n°76, le voilà dans son entier. Isabelle Meurens ouvre la conférence de Steve Paxton en faisant référence à Emmanuel Levinas, philosophe du visage, précise-t-elle. Je souris.…

Cet article a été rédigé à la demande de Baptiste Andrien à l’occasion de l’évènement Swimming in Gravity, en Mars 2019. NDD en a publié quelques fragments dans le n°76, le voilà dans son entier.

Isabelle Meurens ouvre la conférence de Steve Paxton en faisant référence à Emmanuel Levinas, philosophe du visage, précise-t-elle.

Je souris. Et si la gravité était la seule chose finalement qui nous traverse tous, que l’on partage tous de manière égale, l’ultime point commun qui nous reste quand tout a été dépecé, cultures, croyances, certitudes, esthétiques, ex cætera.

La perception de la gravité serait alors ce lieu à partir duquel nous pourrions recommencer à nous déployer, à aller l’un vers l’autre, à avancer pas à pas vers ce qui nous est inconnu.

J’imagine deux personnes, elles se font face, elles se parlent, s’écoutent, et ce faisant elles gardent une attention aiguë aux micro-mouvements que leur corps établit en lien avec la gravité. Je me demande dans quelles mesures cette activité pourrait affecter le contenu et la forme de leur dialogue.

Dialogue, c’est le mot qui me traverse toute cette semaine, il se déploie dans mon corps, véritable polyphonie de visions du travail de Steve Paxton. Je passe d’une classe à l’autre, de celle de Otto Ramstad, à Scott Smith, puis Charlie Morrissey, pour rejoindre celle de Patricia Kuypers, et enfin celle de Ray Chung, pour ensuite refaire un tour dans un autre sens et dans le désordre, Ray Chung, Patricia Kuypers, Scott Smith, Charlie Morrissey, Otto Ramstad, sensation que les choses se répondent profondément et à la fois qu’elles opèrent de véritables brèches dans ma compréhension.

Le nom de Steve Paxton est rattaché depuis longtemps à l’improvisation, et au contact-improvisation, pourtant Material for the Spine parait à première vue assez éloigné. Croissants, ellipses, puzzles, les formes semblent rigides, plus proches d’exercices de gymnastique que de l‘improvisation. Aux détours de certaines pratiques Swimming in Gravity se transforme en Swimming in Rigidity. Et parfois je ne sais pas comment mon corps va pouvoir survivre, j’ai l’impression de devoir me glisser dans une carapace, d’être une bernard-l’hermite qui devrait à la fois rechercher, dessiner, inventer et fabriquer sa coque, et en même temps tenter de l’habiter et ce, avec douceur. Et c’est dans ce tout en même temps que les choses se font et que le travail se déploie. La forme ne vient pas en premier, on s’en serait douter venant de Steve Paxton. La forme se révèle, s’ouvre en trois dimensions de l’intérieur du corps, au travers d’attentions fines et précises, par des façons de se concentrer sur une action, sur une partie du corps qui se relie à une autre ou encore sur la manière dont elle entre dans un mouvement de cercle, de spirale ou d’ondulation. Et l’on ne sait rien, et l’on ne sait rien de ce qui va suivre, on ne sait absolument rien.

Comment savez -vous que vous n’êtes pas en train d’improviser ? demande Steve Paxton, page 26 du livre Gravity. La plupart du temps, mon attention est bien trop occupée pour pouvoir répondre à cette question. En quelques jours, mes cellules sont court-circuitées, je ne sais plus rouler, je réfléchis pour mettre un pied devant l’autre et simplement marcher, mes automatismes sont désorientés. Chaque micro-mouvement et mini seconde me demande une présence totale, jusqu’à ce que d’autres connections se fassent, enfin. Des mondes insoupçonnés, véritables champs d’investigations vierges, immenses étendues, s’ouvrent de nouveau à moi, ô joie !

Comment savez -vous que vous n’êtes pas en train d’improviser ? Quand je m’approche de l’idiotie pourrait être une réponse.

Je reprends, donc. Là, où l’on ne sait rien de ce qui va suivre, absolument rien, il y a notre attention et nos perceptions et l’action en train de se faire qui dialoguent, se répondent, s’ajustent les unes avec les autres afin de tisser la forme, de la faire apparaitre jusqu’à ce qu’elle devienne un support à la danse. Je n’aurai jamais pu imaginer qu’une forme puissent être vécue comme une partition d’improvisation. Je n’aurai jamais pu imaginer que la répétition d’une forme m’emmène à la désorientation. Je n’aurai jamais pu imaginer que des exercices de gymnastiques puissent devenir des espaces d’explorations de la gravité.

Matérial for the spine engage la colonne vertébrale, soit , mais aussi, presque tous les paramètres de l’improvisation et du contact-improvisation. Matérial for the spine en serait même le miroir. Si l’on envisage le contact improvisation comme une pratique qui étudie la gravité par la relaxation des masses , où le poids est dirigé au travers des structures squelettiques, on serait alors à même de penser le contact -improvisation comme une danse qui relâchent toutes les couches du corps de la surface jusqu’à la couche osseuse, le squelette étant la base structurante sur laquelle on s’appuie.

En miroir, Material for the spine serait exactement l’inverse , une forme qui saisit, enveloppe et soutient l’activité du corps par les couches externes à l’image d’une carapace, les couches internes quant à elle, auraient alors, tout le loisir de se détendre et de s’adonner au jeu de la gravité, de faire l’expérience de la petite danse  dans toutes sortes de configurations et de mouvements du corps.

Swimming in Gravity, magnifique sensation de mon corps comme univers infini dont je serai un corpsonaute.

Ces quadratures du cercle et injonctions paradoxales sont autant de forces qui me maintiennent dans un présent. Et si je me laisse faire, qu’est-ce que ça donne ? me suis-je demandé. J’entre peu à peu dans une pratique où le faire tend à s’estomper.

Et si je me laisse faire ? alors, l’idée de la forme se détend, et ce sont elles, les formes, qui me saisissent comme deux énormes mains, supports dans lesquels mon corps peut s’adonner à la gravité, se relâcher, nager en quelque sorte.

Je me rends compte alors que j’improvise, par vague, de manière discontinue Swimming in Gravity.

Avril 2019