I remenber the future

The Live Legacy Project

La semaine de programmation autour de la Judson Church qui a eu lieu en juillet dernier à Düsseldorf se détache résolument d’une démarche historique qui ne parlerait que de ce qui a eu lieu dans les années 60 à New York. En choisissant de sous titrer leur événement « correspondances entre la danse allemande et le mouvement de la Judson Church «  Karen Schaffmann et Angéla Guerreiro opèrent un élargissement. Elles ouvrent des espaces et dans leur définition de l’histoire elles cherchent « l’endroit où le passé rencontre le présent et projette un futur » selon les mots d’Angela Guerreiro.

Le LLP2 déploie donc résonances et correspondances, pense constellations plutôt que lignage. L’importance de l’événement consiste dans le rassemblement d’artistes américains et européens qui ont été en lien avec le mouvement à différents degrés de proximité, de mélanger les pratiques, d’inclure les recherches universitaires, d’interroger les institutions et d’ouvrir des conversations entre tous ces protagonistes. Vaste programme pour une semaine….

Mais de quoi parle -t-on quand on parle de l’héritage de la Judson Church ? En quoi cette avant garde américaine des années 60 rencontre notre temps présent et construit un futur, qu’il ait lieu en Allemagne, en Europe ou dans les Amériques ?

À la question qu’est-ce qu’un héritage ? Nancy Stark Smith a eu une magnifique réponse : « Transmettre un héritage c’est offrir un cadre vide »3

En dehors du bon mot il y a effectivement là un point crucial . On est frappé en premier lieu par cette confiance qui est faite à la fois dans le cadre qui a été construit et dans les personnes qui vont le recevoir. Puis s’ouvre dans un deuxième temps une certaine définition de la transmission qui refuserait d’organiser un contrôle, de s’édifier en école au profit d’une transmission qui souhaite résolument rester vivante, protéiforme, ouverte à l’inconnu et toujours d’avant garde.

Quel est alors ce cadre qui peut rester vide et inclure des démarches aussi différentes que celle de Mary O’Donnell, de Trisha Brown présente au travers de la transmission de la pièce Set and Reset par Eva Karczag, de Pauline De Groot, de Trude Cone et Ka Rustler, de Nancy Stark Smith et à travers elle le contact improvisation ? J’oublie Gabriele Wittman, Peter Pleyer ou encore Isabelle Schad, et d’autres encore. Pourquoi continuer a rattaché Lisa Nelson à ce mouvement alors qu’elle même affirme faire partie d’une autre génération ? 4

Si ces recherches témoignent d’une extrême diversité il existe cependant quelques indices qui pourraient former non pas des similitudes mais un point de départ :

Le corps en premier lieu apparaît comme une évidence. Pour sortir des années 60 il a bien fallu le déconstruire ce corps, en défaire la culture, l’esthétisme, les lignes, les pensées. Il a bien fallu sortir des notions de maintien, s’arracher aux postures, renverser le rapport mental/corps, en finir avec cette idée que la tête dirige, soumet, contrôle un corps qui se doit d’obéir, en finir avec une définition de la performance comme exécution et réalisation d’un contrôle absolu sur le corps.

Soft & Realease devient une devise. Le rapport mental/corps va s’ouvrir vers une relation plus réflexive, le corps va enfin avoir son mot à dire, devenir un immense champs d’investigations et en être à la fois l’outil d’exploration. Les artistes se saisissent de l’émergence de techniques comme le Feldenkrais, l’Alexander, et le Body Mind Centering ou vont créer leur propre pratique. Écouter, sentir, percevoir devient le training. Le corps est le professeur 5, et les danseurs apprennent, observent, écoutent, et surtout échangent entre eux sur leurs expériences respectives. Le corps sort du normatif et devient multiple, organique, soft.

Repenser la danse à partir d’une redéfinition de pratique du corps, Pauline De Groot et Mary O’Donnell vont la transmettre en Europe. Plus précisément Pauline De Groot va enseigner et agir plus de 20 ans au sein de la School for New Dance Development (SNDO) à Amsterdam. Quant à Mary O ‘Donnell , elle va diriger le Dartington college en Angleterre, et enseigner 10 ans au Tanzhaus NRW lieu qui acceuille aujourd’hui le Live Legacy Project. Ces deux chorégraphes grâce aux institutions vont être un véritable relais de la pensée de la Judson Church. Elles vont inviter les artistes à venir partager les questions qui sous-tendent leurs recherches et à montrer leur travail.

Éducation as an expériment 6 :

Avec Release as « living the changes » Mary O’Donnell bouscule les imaginaires, provoque des états physiques et énergétiques, mêle recherches physiques et poésies. Sa recherche s’appuie sur des métaphores, poésies courtes dont elle est l’auteur, elle les répète tout au long de sa classe. Les danses sont profondes et personnelles et personne ne peut vraiment dire ni pourquoi ni comment ces danses émergent des métaphores. Après les improvisations, les étudiants s’attachent à nommer ce qui a eu lieu dans leur corps, à se repérer dans ces territoires inconnus, à noter leurs changements de perceptions, à mettre en commun.

L’héritage de la Judson Church se trouve à cet endroit, dans cette articulation entre pratique, langage et pensée selon les mots de Peter Hulton 7. Comment la pratique trouve un chemin à travers l’énonciation et le langage, comment le langage et la pensée se retranscrivent dans une pratique ?  Comment le passage de l’un à l’autre nourrit et transforme chaque élément, crée un processus, ouvre de nouveaux horizons ? Comment peut-on parler d’un travail afin de le partager avec d’autres artistes et faire circuler les idées et les concepts?

Embodied conversations, le workshop de Trude Cone et Ka Rustler s’inscrit aussi dans cette démarche et questionne la relation entre mouvements internes du corps, pensées et langages. Comment la formulation de sensations, l’étude de systèmes physiques et anatomiques offrent aux danseurs de nouveaux territoires de recherches ? Une réponse possible peut être vue dans la pièce d’Isabelle Schad Excerpts from der Bau où les immenses tissus et costumes du plasticien Laurent Goldring deviennent de nouveaux espaces internes du corps, de gigantesques peaux imaginaires. Le corps englobe, incorpore, la danse naît de cette intégration des espaces entre peau et tissus. Les danses sont ponctuées de lectures ; Isabelle Schad expose ses notes de travail et ses pensées, et ce faisant elle inclut le spectateur dans cette immense matrice. Si visuellement le travail est saisissant, la sensation de faire partie d’un étrange organe invite le spectateur à voir la pièce de l’intérieur. Et c’est là toute la beauté de Excerpts from der Bau d’Isabelle Schad qui avec ce travail opère un étrange croisement entre Franz Kafka et l’avant garde américaine.

On pourrait alors aisément se représenter le mouvement de la Judson Church comme une constellation de personnes rassemblées autour de la recherche d’une compréhension du corps appréhendé dans toute sa complexité et sa multiplicité.

Le contact-improvisation est d’ailleurs un bel exemple de recherche sur la compréhension du corps. L’installation proposée par Dieter Heitkamp Going into contact – a permeable installation compile articles, photos, vidéos autour de la pratique et du développement du Contact-Improvisation de ses débuts en 1972 jusqu’à nos jours aux États Unis et en Europe. Ce faisant Dieter Heitkamp interroge l’acte de documenter et d’archiver et invente une relecture constante des documents au travers de performances qui viennent activer l’installation – L’archive devient ressource. Et c’est bien là l’enjeu et l’intérêt de créer une documentation dans cette capacité de pouvoir rendre vivant le futur et le présent, pour reprendre la pensée de Lisa Nelson, exprimée lors de la discussion avec Peter Hulton .

  1. I remenber the future est un lapsus de Lisa Nelson lors du workshop qu’elle à donné au LLP
  2. the-live-legacy-project.com
  3. Nancy Stark Smith discusion avec Dieter Hietkamp : The trace is not the end *
  4. Lisa Nelson lors de la discussion après sa performance avec Scott Smith.*
  5. Deborah Hay Workshop Paris 2010
  6. Mary O’Donnell lors de la table ronde :  Tracing the judson migration
  7. Peter Hulton lors de la discussion avec Lisa Nelson le 10 juillet* Peter Hulton, réalisateur de films documentaires, fondateur de Arts Achives www.arts-archives.org/

Ce texte a été publié dans NDD n° 62

Publié par aubervillestephanie

chorégraphe basé à Bruxelles

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