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LES DANSES TRADITIONNELLES COMME RÉFLEXION SUR LE VIVANT 

Étudier les danses traditionnelles sous le prisme d’une recherche sur la forêt et l’écologie.  La forêt est l’endroit où les définitions du vivant se percutent où le progrès rencontre ses limites par virus et zoonoses, le lieu où les luttes dé-coloniales sont aussi violentes que cruciales, où le concept de Forêt comme ressource à exploiter ou…

Étudier les danses traditionnelles sous le prisme d’une recherche sur la forêt et l’écologie. 

La forêt est l’endroit où les définitions du vivant se percutent où le progrès rencontre ses limites par virus et zoonoses, le lieu où les luttes dé-coloniales sont aussi violentes que cruciales, où le concept de Forêt comme ressource à exploiter ou à préserver vient écraser les populations qui y habitent. La forêt est le lieu où philosophies ancestrales et pensée rationnelle se télescopent. 

Comme européenne, je suis un pur produit de la pensée rationnelle. Comme danseuse, j’ai cherché à transformer ma compréhension du vivant par une approche sensorielle (1) et à me défaire de certaines logiques en m’appuyant sur l’intuition. Un jour, je suis allée en forêt de Soignes avec la guérisseuse Mapuche María Quiñelén. Avant d’entrer dans le cœur de la forêt, elle s’est arrêtée et a demandé aux esprits la permission d’entrer, en partant elle a remercié la forêt pour son accueil. Ces pratiques de respect et de gratitude m’ont bouleversé car il est facile de mesurer à quel point notre environnement moderne ne les sollicite pas. 

Est-ce qu’autour de moi se trouve des persistances de pratiques qui témoignent d’un monde d’avant les modernes ? Est-ce qu’elles pourraient contribuer à transformer ma façon d’aborder le vivant ? C’est avec ses questions en tête que j’ai choisi d’étudier les danses traditionnelles. Car il ne s’agit pas de savoir si les esprits sont réels ou non, la question est de regarder ce que les croyances en un monde des esprits nous font faire pour reprendre la pensée du philosophe Mohamed Amer Meziane (2). 

J’ai posé le postulat que toutes danses renferment en elles de la pensée et que je pourrais éventuellement les comprendre en les pratiquant. C’est avec ce prisme que j’ai commencé à rencontrer des praticien·ne·s, professeur·euse·s, collecteur·euse·s de ces danses, à en parler autour de moi.

La question du vivant m’est alors revenue de plein fouet lorsque j’ai commencé à étudier les danses traditionnelles françaises et à faire des recherches sur les danses traditionnelles wallonnes. Historiquement les années 70 ont marqué un tournant avec le revivalisme, un regain d’interêt pour ce type de danses et une urgence de collecter des formes en train de disparaitre. En France, lorsque les ballets dits folkloriques faisaient leurs tournées, les danseur·euse·s vêtu·e·s de costumes et de sabots exécutaient des chorégraphies et rencontraient, après avoir joué leur spectacle, des ruraux qui pratiquaient aussi la danse traditionnelle mais dans de tout autre contexte. De ces points de contact et de rencontres se sont développés les travaux de collectes, une réflexion sur la préservation et sur ce qui fait qu’une forme reste vivante. Est-ce que préserver c’est fixer des pas et une chorégraphie pour pouvoir la montrer aux autres ou est-ce que c’est cultiver la forme en la mettant en lien avec ce qui l’entoure au risque de la voir se transformer et peut-être perdre son esprit? Qu’est-ce que l’esprit d’une danse et par quels moyens peut-on le transmettre ? Ces questions cruciales pour une chorégraphe invitent à la pluralité de point de vues et échappent aux visions univoques sous peine de se fossiliser et comme Orphée devenir statue de sel. 

Les danses qui se pratiquent en bal sont par définition immersives. En bal, on éprouve physiquement le groupe, les danses en couple s’enchainent avec celles en grand groupe, ou en petites formations de 4. Si on souhaite observer, on a souvent peu de recul. La position de vision globale ou du point de vue d’ensemble est quasiment impossible. Aucune lisibilité, aucune uniformité, en bal de très bon·ne·s danseur·euse·s peuvent ne pas faire exactement la même chose. Chacun·e a sa signature, sa patte. Iels improvisent, se répondent, jouent avec d’infimes variations de pas, sur des détails d’accents ou d’infra rythmes ou encore des façons de répartir le poids du corps. La danse nait, alors, dans le dialogue qui se déploie à partir de bases de pas et de formes communes. Les danseur·euse·s jouent en temps réel avec la multitude de combinaisons possibles. C’est un tout autre processus que celui des ballets folkloriques où la condition de mise sous regards empêche souvent l’improvisation. 

Sur un même territoire, un style de danses peut aussi déployer des variations, sortes de signatures d’un groupe d’habitant·e·s. Ces signatures reflètent une communauté, décalent les cartes officielles en créant un découpage culturel. Les danses traditionnelles nous invitent à penser local et à réactualiser notre notion de la géographie. Est-ce qu’une danse contemporaine locale pourrait surgir dans nos pensées et dans les théâtres? Est-ce que cette idée nous fait sourire? Et, alors, de quoi est fait ce sourire? 

Cette recherche est en cours de développement, elle a reçu une bourse de la FWB et de Charleroi Danse, elle bénéficie de résidences à la Bellone et au studio THOR. Elle est la préfiguration d’un prochain spectacle.

Article publié dans le NDD n°89

1-Voir l’interview de Steve Paxton sur la recherche sensorielle du mouvement dans  « Steve Paxton about dancing »sur ce lienhttps://youtu.be/VDBbyypWLJM?si=olHIHIRRubKXCo8Q

2-Au bord des mondes, Vers une anthropologie métaphysique de Mohamed Amer Meziane  Éditions Vues de l’esprit.