Mis en avant

Salutations Mistinguettes

Recherche sur le Boléro, Salutations Mistinguettes se concentre sur les versions d’Ida Rubinstein et de Maurice Béjart. Symbole du jeu de la séduction et de l’érotisme, le Boléro est pour la chorégraphe un magnifique laboratoire pour questionner les représentations de genres d’hier et d’aujourd’hui. À mi-chemin du solo et de la conférence dansée, la pièce articule visions et analyses dans un joyeux jeu de rôles.

Programme de Legs 2021 à Charleroi danse

@Maria Dermitzaki

Distribution :

Chorégraphie- texte : Stéphanie Auberville

Musique : Maurice Ravel , Serpentwithfeet, Les soeurs Goadec de Treffin

Costume/ décor : Léa Kieffer

Lumière : Maria Dermitzaki

Co-production : Charleroi danse

Soutien : LookIN OUT – Objectif Dance 10

Prêt de studio : CCN de Roubaix, Mas Razal, Association Traon Nevez.

Note d’intention

Salutations Mistinguettes est un solo chorégraphique qui prend la forme d’une conférence, alliant danse, écriture de textes, recherches documentaires et histoire de la danse. La pièce met en scène une recherche sur le Boléro de Maurice Ravel, et plus précisément sur les versions chorégraphiques d’Ida Rubinstein et de Maurice Béjart.

Á partir d’archives, d’articles de journaux, de rencontres avec d’anciens danseurs, la pièce reconstitue des visions, des sensations, des regards portés sur les corps masculins, les corps féminins. Elle étudie et interroge la mise en scène de l’érotisme, puise dans le passé en vue d’éclairer notre présent. Quelles résonances, les représentations de corps et de genres des années 1928, 1960, ou 1980 peuvent avoir dans notre actualité ? Comment l’histoire nous permet de prendre de la distance sur ces thèmes et nous inviter à transformer notre regard ?

Si la pièce met en scène toutes ces questions, oriente les regards, les déplace ou transforme tel ou tel point de vue, elle se construit en laissant de la place aux imaginaires et aux interprétations des spectateurs. Elle vise à ouvrir un dialogue et à opérer des circulations plutôt qu’à chercher un point de vue univoque ou didactique.

La musique

La musique du Boléro est tellement connue, qu’il n’ait nul besoin de la faire entendre, le seul nom fait émerger la mélodie dans tous les cerveaux et les imaginaires. Tout le jeu de la pièce est de la faire entendre mentalement, elle est toujours là mais elle n’est jamais jouée.

D’autres musiques sont présentes, comme la Valse de Maurice Ravel autre œuvre écrite pour Ida Rubinstein ou encore des musiques pop. Il est étonnant de constater que malgré la présence de ces œuvres, le Boléro est toujours présent, comme une sorte de persistance acoustique, ineffaçable.

Le Décor

Avec Léa Kieffer nous avons choisi de créer un rideau, afin de rappeler à la fois l’emblème du théâtre et de dévier du format de la conférence. Ce rideau est tour à tour imposant, féérique ou encore totémique, il crée des échappées, ouvre vers des imaginaires.

@Lea Keiffer

@ Maria Dermizaki

Diffusion

Les tournées se font avec 2 personnes en technique et une personne au plateau. Le montage se fait la veille de la représentation. Pour toutes questions et détails, veuillez nous contacter.

Lien vers vers le teaser : https://vimeo.com/519082935

Si vous souhaitez visionner la vidéo du spectacle, veuillez-nous contacter.

Swimming in Gravity.

Isabelle Meurens ouvre la conférence de Steve Paxton en faisant référence à Emmanuel Levinas, philosophe du visage, précise-t-elle.

Je souris. Et si la gravité était la seule chose finalement qui nous traverse tous, que l’on partage tous de manière égale, l’ultime point commun qui nous reste quand tout a été dépecé, cultures, croyances, certitudes, esthétiques, ex cætera.

La perception de la gravité serait alors ce lieu à partir duquel nous pourrions recommencer à nous déployer, à aller l’un vers l’autre, à avancer pas à pas vers ce qui nous est inconnu.

J’imagine deux personnes, elles se font face, elles se parlent, s’écoutent, et ce faisant elles gardent une attention aigue aux micromouvements que leur corps établit en lien avec la gravité. Je me demande dans quelles mesures cette activité pourrait affecter le contenu et la forme de leur dialogue.

Dialogue, c’est le mot qui me traverse toute cette semaine, il se déploie dans mon corps, véritable polyphonie de visions du travail de Steve Paxton. Je passe d’une classe à l’autre, de celle de Otto Ramstad, à Scott Smith, puis Charlie Morrissey, pour rejoindre celle de Patricia Kuypers, et enfin celle de Ray Chung, pour ensuite refaire un tour dans un autre sens et dans le désordre, Ray Chung, Patricia Kuypers, Scott Smith, Charlie Morrissey, Otto Ramstad, sensation que les choses se répondent profondément et à la fois qu’elles opèrent de véritables brèches dans ma compréhension.

Mes cellules sont court-circuitées, je ne sais plus rouler, je réfléchis pour mettre un pied devant l’autre et simplement marcher, mes automatismes sont désorientés. Chaque micro-mouvement et mini seconde me demande une présence totale, jusqu’à ce que d’autres connections se fassent, enfin. Des mondes insoupçonnés, véritables champs d’investigations vierges, immenses étendues, s’ouvrent de nouveau à moi, encore et encore, comme une pirouette, un pied de nez à mes années de pratiques. Mon cœur s’ouvre devant tant de perceptives. Et Je souris.

Je rattache le nom de Steve Paxton depuis longtemps à l’improvisation, et au contact-improvisation, pourtant Material for the Spine me parait à première vue assez éloigné.

Croissants, ellipses, puzzles, les formes me semblent rigides, je ne sais pas comment mon corps va pouvoir survivre, j’ai parfois l’impression de devoir me glisser dans une carapace, d’être un bernard-l’hermitte qui devrait à la fois chercher et inventer sa coquille, et en même temps tenter d’habiter avec douceur cette forme qui n’existe pas encore.

Ces quadratures du cercle et injonctions paradoxales sont autant de forces qui me maintiennent dans un présent. Et si je me laisse faire, qu’est-ce que ça donne ? me suis-je demandé. J’entre peu à peu dans une pratique où le faire tend à s’estomper.

Et si je me laisse faire ? alors, l’idée de la forme se détend, et ce sont elles, les formes, qui me saisissent comme deux énormes mains, supports dans lesquels mon corps peut s’adonner à la gravité, se relâcher, nager en quelque sorte.

Je me rends compte alors que j’improvise, par vague, de manière discontinue : Swimming in Gravity.

Avril 2019

I remenber the future

The Live Legacy Project

La semaine de programmation autour de la Judson Church qui a eu lieu en juillet dernier à Düsseldorf se détache résolument d’une démarche historique qui ne parlerait que de ce qui a eu lieu dans les années 60 à New York. En choisissant de sous titrer leur événement « correspondances entre la danse allemande et le mouvement de la Judson Church «  Karen Schaffmann et Angéla Guerreiro opèrent un élargissement. Elles ouvrent des espaces et dans leur définition de l’histoire elles cherchent « l’endroit où le passé rencontre le présent et projette un futur » selon les mots d’Angela Guerreiro.

Le LLP2 déploie donc résonances et correspondances, pense constellations plutôt que lignage. L’importance de l’événement consiste dans le rassemblement d’artistes américains et européens qui ont été en lien avec le mouvement à différents degrés de proximité, de mélanger les pratiques, d’inclure les recherches universitaires, d’interroger les institutions et d’ouvrir des conversations entre tous ces protagonistes. Vaste programme pour une semaine….

Mais de quoi parle -t-on quand on parle de l’héritage de la Judson Church ? En quoi cette avant garde américaine des années 60 rencontre notre temps présent et construit un futur, qu’il ait lieu en Allemagne, en Europe ou dans les Amériques ?

À la question qu’est-ce qu’un héritage ? Nancy Stark Smith a eu une magnifique réponse : « Transmettre un héritage c’est offrir un cadre vide »3

En dehors du bon mot il y a effectivement là un point crucial . On est frappé en premier lieu par cette confiance qui est faite à la fois dans le cadre qui a été construit et dans les personnes qui vont le recevoir. Puis s’ouvre dans un deuxième temps une certaine définition de la transmission qui refuserait d’organiser un contrôle, de s’édifier en école au profit d’une transmission qui souhaite résolument rester vivante, protéiforme, ouverte à l’inconnu et toujours d’avant garde.

Quel est alors ce cadre qui peut rester vide et inclure des démarches aussi différentes que celle de Mary O’Donnell, de Trisha Brown présente au travers de la transmission de la pièce Set and Reset par Eva Karczag, de Pauline De Groot, de Trude Cone et Ka Rustler, de Nancy Stark Smith et à travers elle le contact improvisation ? J’oublie Gabriele Wittman, Peter Pleyer ou encore Isabelle Schad, et d’autres encore. Pourquoi continuer a rattaché Lisa Nelson à ce mouvement alors qu’elle même affirme faire partie d’une autre génération ? 4

Si ces recherches témoignent d’une extrême diversité il existe cependant quelques indices qui pourraient former non pas des similitudes mais un point de départ :

Le corps en premier lieu apparaît comme une évidence. Pour sortir des années 60 il a bien fallu le déconstruire ce corps, en défaire la culture, l’esthétisme, les lignes, les pensées. Il a bien fallu sortir des notions de maintien, s’arracher aux postures, renverser le rapport mental/corps, en finir avec cette idée que la tête dirige, soumet, contrôle un corps qui se doit d’obéir, en finir avec une définition de la performance comme exécution et réalisation d’un contrôle absolu sur le corps.

Soft & Realease devient une devise. Le rapport mental/corps va s’ouvrir vers une relation plus réflexive, le corps va enfin avoir son mot à dire, devenir un immense champs d’investigations et en être à la fois l’outil d’exploration. Les artistes se saisissent de l’émergence de techniques comme le Feldenkrais, l’Alexander, et le Body Mind Centering ou vont créer leur propre pratique. Écouter, sentir, percevoir devient le training. Le corps est le professeur 5, et les danseurs apprennent, observent, écoutent, et surtout échangent entre eux sur leurs expériences respectives. Le corps sort du normatif et devient multiple, organique, soft.

Repenser la danse à partir d’une redéfinition de pratique du corps, Pauline De Groot et Mary O’Donnell vont la transmettre en Europe. Plus précisément Pauline De Groot va enseigner et agir plus de 20 ans au sein de la School for New Dance Development (SNDO) à Amsterdam. Quant à Mary O ‘Donnell , elle va diriger le Dartington college en Angleterre, et enseigner 10 ans au Tanzhaus NRW lieu qui acceuille aujourd’hui le Live Legacy Project. Ces deux chorégraphes grâce aux institutions vont être un véritable relais de la pensée de la Judson Church. Elles vont inviter les artistes à venir partager les questions qui sous-tendent leurs recherches et à montrer leur travail.

Éducation as an expériment 6 :

Avec Release as « living the changes » Mary O’Donnell bouscule les imaginaires, provoque des états physiques et énergétiques, mêle recherches physiques et poésies. Sa recherche s’appuie sur des métaphores, poésies courtes dont elle est l’auteur, elle les répète tout au long de sa classe. Les danses sont profondes et personnelles et personne ne peut vraiment dire ni pourquoi ni comment ces danses émergent des métaphores. Après les improvisations, les étudiants s’attachent à nommer ce qui a eu lieu dans leur corps, à se repérer dans ces territoires inconnus, à noter leurs changements de perceptions, à mettre en commun.

L’héritage de la Judson Church se trouve à cet endroit, dans cette articulation entre pratique, langage et pensée selon les mots de Peter Hulton 7. Comment la pratique trouve un chemin à travers l’énonciation et le langage, comment le langage et la pensée se retranscrivent dans une pratique ?  Comment le passage de l’un à l’autre nourrit et transforme chaque élément, crée un processus, ouvre de nouveaux horizons ? Comment peut-on parler d’un travail afin de le partager avec d’autres artistes et faire circuler les idées et les concepts?

Embodied conversations, le workshop de Trude Cone et Ka Rustler s’inscrit aussi dans cette démarche et questionne la relation entre mouvements internes du corps, pensées et langages. Comment la formulation de sensations, l’étude de systèmes physiques et anatomiques offrent aux danseurs de nouveaux territoires de recherches ? Une réponse possible peut être vue dans la pièce d’Isabelle Schad Excerpts from der Bau où les immenses tissus et costumes du plasticien Laurent Goldring deviennent de nouveaux espaces internes du corps, de gigantesques peaux imaginaires. Le corps englobe, incorpore, la danse naît de cette intégration des espaces entre peau et tissus. Les danses sont ponctuées de lectures ; Isabelle Schad expose ses notes de travail et ses pensées, et ce faisant elle inclut le spectateur dans cette immense matrice. Si visuellement le travail est saisissant, la sensation de faire partie d’un étrange organe invite le spectateur à voir la pièce de l’intérieur. Et c’est là toute la beauté de Excerpts from der Bau d’Isabelle Schad qui avec ce travail opère un étrange croisement entre Franz Kafka et l’avant garde américaine.

On pourrait alors aisément se représenter le mouvement de la Judson Church comme une constellation de personnes rassemblées autour de la recherche d’une compréhension du corps appréhendé dans toute sa complexité et sa multiplicité.

Le contact-improvisation est d’ailleurs un bel exemple de recherche sur la compréhension du corps. L’installation proposée par Dieter Heitkamp Going into contact – a permeable installation compile articles, photos, vidéos autour de la pratique et du développement du Contact-Improvisation de ses débuts en 1972 jusqu’à nos jours aux États Unis et en Europe. Ce faisant Dieter Heitkamp interroge l’acte de documenter et d’archiver et invente une relecture constante des documents au travers de performances qui viennent activer l’installation – L’archive devient ressource. Et c’est bien là l’enjeu et l’intérêt de créer une documentation dans cette capacité de pouvoir rendre vivant le futur et le présent, pour reprendre la pensée de Lisa Nelson, exprimée lors de la discussion avec Peter Hulton .

  1. I remenber the future est un lapsus de Lisa Nelson lors du workshop qu’elle à donné au LLP
  2. the-live-legacy-project.com
  3. Nancy Stark Smith discusion avec Dieter Hietkamp : The trace is not the end *
  4. Lisa Nelson lors de la discussion après sa performance avec Scott Smith.*
  5. Deborah Hay Workshop Paris 2010
  6. Mary O’Donnell lors de la table ronde :  Tracing the judson migration
  7. Peter Hulton lors de la discussion avec Lisa Nelson le 10 juillet* Peter Hulton, réalisateur de films documentaires, fondateur de Arts Achives www.arts-archives.org/

Ce texte a été publié dans NDD n° 62

Julia

Avant de lire ce texte, je vous invite à fermer les yeux, à écouter les sons autour de vous et à imaginer un endroit où vous aimez être pour vous reposer et respirer.

Dans une interview, Julia Butterfly Hill évoque la notion d’ailleurs contenue dans ce qu’elle appelle « l’esprit de la jetabilité », cet esprit nous permet de prendre un objet qui se trouve dans notre espace et de le mettre « ailleurs », de le faire disparaitre de notre vue, de le jeter.

Où se trouve cet « ailleurs », demande -t-elle ? Un tel endroit n’existe pas, la planète est partout, il n’y a pas d’ailleurs, nulle part. Sa voix est douce.

Je la regarde via une vidéo faite à Oakland en 2010, elle traverse la planète et le temps pour atterrir sur mon écran d’ordinateur le 15 avril 2020 à Molenbeek, en plein covid. Le virtuel transforme les ailleurs et les lointains, crée du familier, s’invite chez moi, mes fenêtres sont ouvertes il fait beau. Je m’intéresse en ce moment à Julia Butterfly Hill car elle a passé 2 ans dans un séquoia géant de 1000 ans et de 60m de haut, appelé Luna. Elle est restée exactement 738 jours sans descendre, 738 jours sans toucher terre, 738 jours perchée. Il y a des situations qui créent des rapprochements d’imaginaires, imaginaire seulement, je descends régulièrement les 10 m qui me séparent du sol pour faire quelques courses.

Je continue à regarder, Julia continue à parler, je l’appelle Julia maintenant car depuis qu’elle s’invite dans mon ordinateur nous sommes devenues amies. Donc Julia m’explique : quand elle a commencé à s’intéresser à la « conscience de la jetabilité », elle est allée rendre visite à des ami.es, membres des peuples premiers, pour les interroger et savoir si dans leur langue il y avait des mots qui pourraient s’apparenter aux notions de déchets, ou de poubelles ou encore de jetable. Jusqu’à présent elle n’a rien trouvé, ces notions n’existent dans aucunes des langues traditionnelles. Elle ajoute : toutes les connaissances traditionnelles savent très bien que de telles choses ne peuvent pas être et exister.

Là je dois faire une pause, me lever, faire le tour de mon appartement et respirer

de telles choses ne peuvent pas être et exister…

Alors il n’y aurait pas d’ailleurs, nulle part ?

À suivre ..

Lisa

Tuning score, une tentative de description.

1/ «Et maintenant? qu’est-ce que tu vois?» .

Les yeux se tissent, tentent de savoir, naviguent entre perceptions et imaginations. Mystères impossibles à sonder, on ne saura jamais ce que l’autre voit, mais la quête de ce voir éveille de telles perceptives qu’il est impossible de renoncer à ce jeu: «Dis-moi ce que tu vois et alors peut-être tes yeux transformerons mon paysage».

Tuning pourrait se traduire par accordage, je m’accorde avec les autres et je désaccorde mes habitudes. Accordage, en français a pour racine le mot coeur… étrange résonance avec la pratique de Lisa Nelson.

C'est comme si j'avais la capacité de me déplacer dans le regard des autres, de tenter de voir à travers leur paysage, ou de m'en approcher .... jusqu’à me sentir presque étrangère. Je regarde mais je ne reconnais rien, mes yeux sont nouveaux. ... C'est comme si je pouvais voir double ou triple ou multiple, comme si je pouvais démultiplier ma vision en l’hybridant avec celles des autres, comme si je pouvais toucher concrètement l’altérité, une altérité qui glisserait sur la peau, filerait entre les doigts dont je ne pourrai jamais me saisir.
.... «être altérée par la vision d'un ou des autres», tout le jeu est d'arriver à l'incorporer, à la respirer, à en sentir de la joie, à être touchée par elle sans comprendre et continuer de chercher à voir.

Sustain

Sustain: De l’extérieur, j’appelle Sustain, car j’ai envie d’augmenter la fenêtre de temps d’une action, j’ai entrevu quelque chose et je souhaite le voir perdurer. Je sais qu’il y aura un glissement, une altération de ce que j’ai vu, et je suis curieuse de voir comment ce temps va se dilater. De l’intérieur Sustain appelle une presque suspension, c’est pour dire je veux sentir ce moment là, encore un petit peu, c’est une sorte de gourmandise

2/ Chercher à voir pourrait être une des définitions de ce que je pratique dans le Tuning score.

Pas de certitudes, pas d’images fixes, c’est un voir en mouvement que je cherche, un voir qui s’actualise en continue, où je tente de toucher ce qui est en train de se composer et de se décomposer autour de moi et dans moi. Cette action de voir est (à jamais) non-finie, en mouvement. Je tente constamment de la compléter par la place que je laisse au regard de l’autre, par la place toujours présente de ce que je ne sais pas, de ce que je ne vois pas. Ces coexistences d’absences et de présences rendent la tentative de voir si aiguisée. Elles fabriquent parfois une image furtive qui contient dans une seule poignée de secondes tout ce qui a lieu, avec tout ce qui aurait pu avoir lieu, et tout ce qui n’a pas eu lieu, et tout ce que je n’ai pas vu.

Report

Report: Report est un perturbateur, une bulle, une brèche. À chaque fois que je l’entends il y a une sorte de Cut dans mon cerveau, je suis parachutée dans une autre réalité, je cherche les mots, et la plus part du temps, je perds l’action de que j’étais en train de faire, je bafouille, mes molécules tourbillonnent jusqu’à ce que j’entende «end report».

De l’extérieur,Report fabrique une rupture dans les qualités de présence, de temporalité et dans la narration, c’est comme regarder un film de la nouvelle vague.

À ce moment précis, là, j'aimerai dire... quelque chose... sur la physicalité du voir , parce que c'est vrai, c'est physique, c'est organique, c'est très précis et c'est même un véritable training dans le travail de Lisa Nelson. Je me souviens d'une discussion lors d'un groupe de travail à Bruxelles. En principe nous nous réunissions pour pratiquer les scores, un protocole avait été mis en place pour décider du score et après on le jouait. Et puis cette évidence est apparue; le Tuning c'est aussi une pratique de perceptions, un training, une préparation physique afin de mettre en action nos perceptions, visuelles, tactiles, kinesthésiques pour pouvoir performer les scores; et cette préparation est aussi importante que la partition en elle-même, elle permet d’accéder à un Voir qui engage tout le corps.

Pause

Fermer mes yeux, sentir que ma peau voit, que mes yeux touchent, effleurent l’espace, partout à 360 degrés.

Pause: De l’intérieur Pause éclaircit l’espace, permet aux informations de se déposer, en silence. Je peux, alors, avoir une vision presque globale de ce qui se passe dans un temps très serré. Comme observatrice je guette le moment où le mouvement revient. Chaque joueur a son propre timing de redémarrage, ça s’égraine plus ou moins, on ne peut jamais savoir, c’est très mystérieux. Tout est chargé du silence d’avant et dans ces quelques secondes de transitions vient quelque fois se loger un peu de merveilleux. C’est ça que je guette toujours dans le Pause, une apparition du merveilleux.

3/ Image –

Reverse 

Reverse – Je reviens en arrière, deux types de mémoires viennent s’entrechoquer : une mémoire rapide, celle des images mentales comme quand je rembobine un film et celle, beaucoup plus lente, de la peau, des appuis du mouvement. Sans cette mémoire tactile et kinesthésique, je ne peux pas rien faire – c’est comme si je disparaissais ou que mon corps devenait aveugle. Et dans cette différence de temporalité, des trous, des diffractions, des discontinuités de sensations viennent se loger; je ne vais jamais très loin, parfois je triche un petit peu, j’invente une sensation ou une image mentale jusqu’à rendre le mouvement totalement vide. De l’extérieur je regarde les décalages et les micro-variations, la précaution générée dans les corps et les états de présences.

L’image est enveloppante, elle est tout autour, elle me baigne ou je baigne dans l’image. La sensation est tactile, en opposition à une image qui serait uniquement visuelle, que je projetterais devant moi. C’est très organique. On pourrait s’imaginer que les images sont des plantes qui vivent, grandissent, fleurissent et se fanent. Elles contiennent du temps, une mesure du temps.

Elles se transforment aussi, si je prends la métaphore des logiciels d’image, l’image est constituée d’une superposition de calques. Dans le tuning, ces calques ont la potentialité de se réactualiser sans cesse, ensemble ils créent un terrain de jeu en 3D. En continuant cette métaphore, je pourrais imaginer que chaque calque serait la vision d’un.e joueur.ses, et parfois certains calques peuvent se comprendre, se rencontrer, se reconnaitre, s’identifier, s’accorder, devenir hybrides, des synchronismes apparaissent ou des cristallisations et puis, tout disparait, se redistribue dans la seconde qui suit. C’est très vivant comme processus.

Reverse 

… oui voilà … je pourrai même dire le Tuning Score c’est une stratégie pour cultiver du vivant parce que ça joue avec nos perceptives, nos projections et nos désirs et ça vient les perturber avec du présent, avec des sensations, avec de l’ici et maintenant, avec la présences des autres etc…

Quand je dis vivant, je ne parle pas seulement d’être vivant comme individu, mais aussi d’un vivant qui émerge sans nous, qui apparait dans la composition. Et je pense que, des fois, l’emploi des calls, ça permet ça, de nous actualiser, de communiquer, de faire coexister nos visions/sensations, et aussi de provoquer du vivant.

Replace

Replace: Je le lance presque toujours de l’extérieur, comme observatrice. Replace provoque une vague, des gens entrent, d’autres sortent, il y a un temps assez bref un peu chaotique, puis l’image s’éclaircit. Replace a un effet abracadabra, l’image d’avant est transfigurée et on ne peut jamais prévoir, c’est de l’ordre de la magie.

Avant de lancer Replace, parfois je pense à Multiply. Mais je le choisis quand j’ai besoin d’un volume, d’ un amplificateur au sens sonore du terme. Il ne provoque pas vraiment d’effet de vague, les gens entrent, ça crée une dynamique. Avec Multiply on passe un peu en mode «superproduction».

4/ L’espace du nous

Étrangement, s’il y a un endroit dans le Tuning score où l’on ne s’accorde pas, ce sont les imaginaires et les représentations. La pratique aiguise la singularité de chacun, provoque des moments d’idiosyncrasie. L’observation de ce qui se compose offre la possibilité d’émerveillements parce que justement on ne sait pas ce qui va arriver ou apparaitre. Le jeu d’accordage se trouve exactement à cet endroit là. Le sens d’«accorder» dans le Tuning, je le prends musicalement, à la manière d’instruments de musique, en s’écoutant, en prenant en considération l’espace, les résonances et les spécificités. Je ne l’envisage pas dans le sens de se mettre d’accord ou de construire un plan. Il n’y a pas de plans, il y a une multitude d’expériences, de singularités, des scores, et des calls dans un espace et dans un temps donné. Et puis, aussi, toute cette curiosité envers l’autre, et là j’avance à tâtons.

Quand je lance un call, j'ai souvent l’impression d'utiliser de la nitroglycérine, tellement je sais que cela peut transformer tout l'espace. Souvent j'attends un peu. J'adore voir tous les calls qui défilent dans ma tête et que je ne dis pas, et aussi les moments où je vais le dire et quelqu'un d'autre le dit, ça crée de la densité, ou alors, la personne dit une chose que je n'avais absolument pas imaginé et toute ma perception est chamboulée.

Resituate

Resituate : Le public change de place et le point de vue avec lui, tout peut recommencer.

Repeat

Repeat : de l’intérieur comme de l’extérieur, Repeat crée une mécanique, un rouage fait de faux départs, de reprises non-synchrones, d’infinis décalages et variations. Je lance Repeat quand je veux jouer avec les durées, pour goûter tous ces fragments de temps découpés par le hasard, voir le chaos, savourer les alignements furtifs et les synchronicités soudaines.

Juin 2020

to be continued …

Galerie

Nonobstant,

version finale jouée à l’Espace Khiasma, aux Lilas et au Théatre de l’échangeur à Bagnolet France- 2009

Episodes précédents

Nonobstant #1 : Lebenszeichen à Point éphémère – Paris

Nonobstant#2= La réalité est une chose secrète – Espace Khiama – 2007

Nonobstant #3 – Espaced’états discrets – Espace Khiama -2008

Nonobstant

Solo chorégraphique avec invités de et par stéphanie Auberville

@ Christel Culos

Galeries d’images

LES INVITÉS :

Les invités, la chorégraphe les a rencontrés entre 2005 et 2007 dans des institutions spécialisées, hôpital gériatrique, CAT, la maison de retraite. Ensemble, ils ont partagé des danses, échanger des paroles, dans la pièce chorégraphique ces instants sont présents sous forme de bribes sonores et de vidéo.

LA PIÉCE

Nonobstant parle d’un collectif, de ce territoire qui encercle un Nous virtuel, de cette fabrique des bords et des êtres aux bords, fragiles. Nonobstant tente à l’aide d’un corps dansant, de bribes d’images et de sons, d’échafauder des hypothèses, de déplacer ce territoire, alors la pièce émet des suppositions : Et si ce nous virtuel était une somme de «je», de «ils», de «vous», de «nous», un entrelacement dense et complexe de liens mobiles, plus ou moins éphémère et réel ? Et si ce nous virtuel était une immense aire de jeu, un jeu de circulations où tous les «je», «nous», «vous», «ils», ont la possibilité de changer de rôles, places et fonctions ? Alors un «je» aurait la potentialité de devenir tour à tour un «vous», une part de «nous», ou de «ils».

La pièce Nonobstant s’évertue à brouiller les espaces de dénomination, de répartition, de fabrique de rôles, et de fixités. Elle trace l’utopie de tout remettre en circulation, d’élargir le cercle.

LES PROTAGONISTES DE LA PIÉCE

LES PERSONNAGES : «les invités» – «je» – «vous» – «nous» – «ils» –

Les invités : Les invités sont des personnes rencontrées dans les établissements suivants : hôpital gériatrique Charles Foix d’Ivry-sur-Seine, le CAT André Busquet dans le XIXe arrondissement de Paris, le centre Denise Grey pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, la maison de retraite Voltaire aux Lilas.

Le «je»: Le «je» porte la danse, et il est porté par elle aussi, parfois. Ce «je», se déplace, se transmute, est en mouvement perpétuel : celui de l’action et celui de la décantation. Il porte des «nous» et des «ils» qui vont peut-être le rester, ou devenir des «nous» ou des «vous» , on ne peut jamais vraiment savoir.

Le «vous» : Il est joué par les regardants, et change à chaque représentation. Il peut parfois se transmuter en «nous», par un jeu d’espaces, et d’orientations. À aucun moment, il ne pourra devenir «je» ou «il».

Le «nous»: Personnage fugace, mobile, insaisissable. Il peut devenir «vous», se glisser sous la peau du «je», devenir un «ils».

Le «ils – eux- ceux-là» : Personnage virtuel, il est volatil, sa présence peut être sentie, évoquée, elle ne se laisse jamais saisir, encore moins concrétiser dans l’espace présent, il faut le chercher, le traquer, chercher à l’incorporer, mais à cet instant, il se transmute souvent en «nous», «vous», «je».

L’HISTOIRE

«Mais l’histoire …….. je ne sais pas comment te dire ………l’histoire ce n’est pas quelque chose qui s’écrit———————– l’histoire , je l’ai dans la peau, quoi – et je peux pas me l’enlever ——-» Marivi – avril 2007

L’histoire donc, celle que l’on se fait, celle qui s’écrit, et puis celle qui est inscrite dans tous ces corps rencontrés aux cours des collectes de paroles. Sans oublier celle qui donne une profondeur au présent, qui enracine l’actuel et qui trace une perspective. Nonobstant tente de jouer avec toutes ces couches d’histoires, plus que de construire une narration linéaire. L’envie ici est d’interroger et de tenter de fissurer, ou de dévier les cloisons, celles qui empêchent la circulation des liens, celles que les notions de normes et de fonctionnalités ont construites peu à peu.

L’ESPACE

Une scène = 3 murs noirs + un quatrième mur qui protège et met à distance, garant des places et fonctions de chacun.

Un espace différé, celui des images vidéo, prises au cours d’ateliers de rencontres, appelés «collectes de paroles», auprès de personnes âgées, handicapées. Ces collectes se sont déroulées dans leurs lieux d’habitation,institutions ou hôpitaux. Cet espace différé est présent par bribes, le cadrage des prises de vues étant le plus souvent au plus près des corps. Il encercle les yeux, les mains, les bouches, capte toutes ces micro-danses que les personnes font quand elles parlent. Cet espace différé a la capacité d’apparaître et de disparaître, ou de changer de proportions.

L’espace de la danse : par définition c’est l’espace le plus mobile et muable, il est tridimensionnel, il a la capacité d’ouvrir d’autres espaces, de les densifier ou de les dilater, il agit à la manière d’un sculpteur.

LA DANSE

Elle inscrit la circulation dans l’espace. Elle ouvre des passages entre les différents personnages. Elle est à la foisextrêmement concrète, enracinée dans le ici et maintenant et à la fois, elle a la capacité d’ouvrir des espaces, des ailleurs. Elle peut tracer des horizons. Parce qu’elle est porteuse de singularité, de matière, de volume et de poésie, elle crée des brèches dans les images.

LES IMAGES

Les images vidéos collectées lors des rencontres : ces prises de vues sont les témoins d’un autre espace temps, une vision de personnages absents. Tout l’enjeu de la pièce Nonobstant est de les actualiser en les incorporant dans l’espace temps du spectacle.

Les images mentales : celles que l’on se fait, que l’on se crée en regardant, issues de notre perception. La construction de la pièce vise à les brouiller, à insérer des doutes, à les rendre de plus en plus floues, à insérer des paradoxes. Une supposition serait : est-il possible de les rendre mobiles, et de leur insuffler une circulation ?

Les mots écrits comme construction d’images en creux, les mots écrits comme constructions mentales de paysages, ils viennent ébranler et se frotter aux images vidéos, leur donner une profondeur, un éclairage, un paradoxe.

LE SON

Il mélange les temporalités et il est constitué de :

Une voix parlée en live : elle crée un lien direct avec le public.

Des voix enregistrées, elles racontent des histoires, elles rapportent par bribes les mots et les phrases collectés dans les ateliers.

Le silence : celui du temps présent, de l’action en train de se faire.

ARCHIVES DE LA PIÉCE NONOBSTANT = ÉPISODES PRÉCÉDENTS.

1- Nonobstant #1 =Lebenszeichen (signes de vies) 2005 durée, solo, 40 min : Ce solo a été créé après la première série d’ateliers faite à l’hôpital gériatrique Charles Foix d’Ivry-sur-Seine. Il se propose d’investir la relation aider – être aidé, sous la forme d’une série de tentatives.

2- Nonobstant#2= La réalité est une chose secrète 2006 solo 45 min. Après une série d’ateliers dans un CAT et une autre dans un centre pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, ce solo propose de mettre en scène sous forme de tentatives, la fabrique du réel, il interroge le mode du documentaire et celui de la fiction, et met en scène une sorte d’autofiction documentaire.

3- Nonobstant #3 = Espaces d’états discrets 2007 – Installation – la plasticienne Myriam Martinez a construit avec Stéphanie Auberville, une installation composée de tracés au sol et de projection vidéos.

LES MERCIS

Aux soixante participants des ateliers. À Caroline Vaillant et l’association «les mêmes» pour son aide lors des ateliers menés à l’hôpital Charles Foix d’Ivry- sur-Seine, Mme Nirlot qui nous a accueilli dans son service ainsi que le personnel soignant. À Mr André Fertier pour ses conseils, à Mme Cassin et aux ouvriers du CAT André Busquet dans le 19ème arrondissement de Paris. À Mr Radix , au docteur Cornu et à l’équipe du centre Denise Grey du 10 ème arrondissement de Paris. À Mme Ziadni et à l’équipe de la résidence Voltaire pour leur accueil.

LES PARTENAIRES

Le solo Nonobstant a été créé dans le cadre de la résidence de Stéphanie Auberville à l’Espace Khiasma d’avril 2007 à mars 2009 avec le soutien du Conseil Général de la Seine-Saint-Denis, et de la ville des Lilas. Cette pièce a bénéficié d’une résidence au Point Éphémère en avril 2005.

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Tu t’en rends compte au bout de 5 min de conversation, tu vérifies si la porte est bien ouverte sur la rue, que tu entends bien des voix dehors et que oui il y a des gens autour. Tu sais. Et tu ne sais pas où tu as appris ça mais toutes tes cellules savent, elles savent par coeur, transmis de génération en génération, sans aucun mot aucune parole. Elles savent et rien ne transparaît.

Le type en face de toi, tu ne le connais pas, il est venu poser un fromage de brebis pour ta copine, tu es à la campagne, dans un village, elle est sortie, c’est sa maison à elle. Tu n’es pas chez toi, lui il la connaît, toi tu es arrivée par le train d’hier.

Faire bonne figure, ne pas être désagréable, maintenir certaines convenances.

Tu proposes la solution rapide, elle n’est pas là mais tu peux payer le fromage et donc il partira. Mais oui, mais ici c’est conviviale, alors il demande un café, oui bien sûr, un café, il est presque 15h, mais oui, ou un thé ? ça ira un thé ? oui ça ira.

Attention attention attention clignote dans ton cerveau, une fulgurance jaillit : «tu ne dois pas laisser ses imaginaires prendre le dessus et envahir tout l’espace», tu sens que chaque micro geste que tu fais, chaque micro variation d’intonations de ta voix est sur-interprétées, transformées, sexualisées. Un «tu ne dois pas le laisser penser que tu es à son service» traverse ton esprit. Ah non, non, vraiment je ne sais pas du tout faire le thé, je te laisse faire.

Le regard monte et descend, glisse sur ton corps comme des tentacules, là encore tu fais semblant de ne rien voir ni les regards appuyés, ni les sourires en coin, avec tac tu enlèves tous les flous, tu évites subtilement les contacts, tu mets à distance mine de rien. Subtilement, mine de rien, avec tac parce que ça aussi tu le sais, tu le sais depuis toujours, depuis toujours comme toutes, tu le sais de génération en génération depuis que l’un d’eux a cessé de te regarder comme une fillette, depuis ce jour de tes 11 ou 12 ans peut-être, toutes tes cellules ont appris d’un coup, elles ont appris ce que toutes savent, de génération en génération; une mémoire ancestrale sans mot sans parole transmise en une fraction de seconde par le seul regard d’un homme.

Tu sais qu’il faut du tac, tu sais qu’il ne faut pas froisser, tu sais tout ça, tu sais que ça ne se fait pas, tu sais que sinon ça se paye, tu sais, il faut rester polie et tu maudis ce putain de combi-short de merde, tu l’écoutes, tu l’écoutes sagement et tu te demandes s’il pourrait user de la violence, tu essaie de jauger ça, tu écoutes, tu parles, tu jauges.

Intérieurement tu cries, tu te hurles dessus en cherchant dans les tiroirs de tes neurones : Comment on sait ça ? Comment on arrive à savoir qu’une personne va user de violence ? C’est quoi les indices ? La mémoire ancestrale transmise en une fraction de seconde ne t’a pas appris ça, non, ça tu ne sais pas, tu ne sais rien, tu ne sais pas si tu pourrais avoir le dessus …. la mémoire ancestrale t’as juste appris à avoir peur, la mémoire ancestrale t’a appris que tu peux à tout moment être une proie, et que rien ne dépend de toi. La seule chose que tu peux faire c’est rester discrète, ne pas provoquer, ne pas déclencher les choses, ne pas provoquer de violence. Tu ne sais pas où sont rangés les couteaux, discrètement tu cherches dans la pièce ce qui pourrait servir d’arme pour te défendre.

La conversation oscille entre le fromage, la musique, son jardin, le tout ponctué d’allusions plus ou moins appuyées, tu fais attention que ton corps ne soit pas lascif, ne soit pas une invitation. Tu as, jusqu’à présent, évité tous les contacts, il t’en a pourtant arraché deux qui ont duré une demi-secondes, tellement tu es en alerte, tellement c’est non, tellement ce n’est pas possible. Les corps sont maintenant stabilisés, devant une tasse de thé, à distance, tu n’es plus accessible, il ne pourra plus te frôler, il ne pourra même plus essayer.

Tu réponds aux questions, tu en éludes aussi, avec délicatesse, tu traques chaque zones grises, non tu ne veux pas qu’il viennent avec toi à l’étage, non tu n’es pas disponible. Tu traques où se posent ses yeux, tu maintiens une posture, une distance, tu jongles entre rester aimable et réussir à le faire dégager. Tu laisses les silences inconfortables exprès, tu te dis que l’inconfort ça le fera partir. Tu sais très bien que dans cette conversation, il ne s’agit absolument pas de toi. Il ne s’agit pas de toi car à ce moment exact tu n’es pas une personne, la conversation n’est là que pour qu’il ait accès à ton corps.

Il parle de liberté des corps, d’amour libre tu sais très bien que dans cette bouche liberté veut dire «son bon plaisir» pas liberté. Tu sais que sa mémoire ancestrale à lui, elle lui a appris que c’est quand il veut, comme il veut, que tout est basé sur son bon vouloir, sa mémoire ancestrale à lui, lui a appris qu’il peut se servir à volonté quand bon lui semble, qu’il a le droit, qu’il a tous les droits. Et il a appris les mots pour qualifier ton refus : frustrée, mal baisée, coincée. Il ne le dit pas directement, juste quelques allusions appuyées. Il en appelle à la liberté, au rock en roll et tout le fatras, il appuie, il appuie pour faire plier ton refus. Et il appelle cela la virilité. La liberté des corps vs coincée/mal baisée/ frustrée est en réalité le combat de son bon plaisir vs ton intégrité. Et il appelle cela la virilité.

Il ira jusqu’à marchander, ben oui, puisque tu n’es pas vraiment une personne, il peut négocier, alors il marchande. Là encore tu ne relèves pas, surtout aucun point d’accroche, aucun point d’achoppement, laisse glisser, laisse glisser, laisse glisser.

Tu guettes le moment où ça va retomber un peu, où il pourrait s’endormir un peu, s’ennuyer, abandonner, commencer à renoncer à son idée. Et là tu lances un : je dois travailler qui inclut clairement un «tu dois partir». Tu sens son corps qui se tend, qui se rétracte, tu as de nouveau peur, il se lève, reprend du thé pour bien te signifier que c’est quand il veut comme il veut. Tu ne relèves pas, tu acceptes, tu attends qu’il finisse son thé, temps qu’il prend avec ampleur, une ampleur qui te parait interminable, tu réalises que tes jambes se sont recroquevillées sous toi que tout ton corps essaie de disparaître dans ce fauteuil. Et tu attends, tu le laisses parler, dans ta tête les mots «dégages mais dégages» hurlent muettement, et tu aimerais qu’ils soient des sortilèges.

Enfin, enfin il se lève pour partir, tu relâches la garde, il s’approche pour faire une bise, toutes tes cellules hurlent non, pas de contact, pas de bises , ne me touches pas. Ton cerveau n’écoute pas, pour ton cerveau c’est la fin, il va partir, il n’y a plus de danger, il ne faut pas raviver les choses. Tout son corps te parait gluant, dégoulinant, poisseux . Le visage avance et avant qu’il ne touche la peau de ta joue, tu sens ses mains qui touchent tes seins pendant que sa voix si proche de ton oreille confirme la sensation immonde dans un «est-ce que je peux te toucher les seins ?» qui te donne la nausée. Et dans ce décalage entre l’action et la demande se trouve tout le mépris qu’il a de toi, qu’il a de toutes les femmes et tout le dégoût que tu as pour lui.

La claque part, immédiatement, ta main est portée par toutes celles qui savent, toutes sont en toi, tu sens leur puissance, leur violence, la violence logée dans la mémoire ancestrale, toutes, au travers de ta main, voudraient lui arracher la peau, les yeux, déchirer la bouche, broyer les mains et le mépris, toutes aux travers de ta main veulent redonner une intégrité au corps.

Le mot respect sort de ta bouche et claque l’espace tout entier tellement ta voix est forte, ses yeux à lui ont un éclat bovin et tu comprends à ce moment précis qu’il ne saisit rien de la situation. Pour lui, il n’a rien fait, il n’y a rien, dans ce rien de son cerveau il n’y a aucune place pour poser le mot respect à côté du mot femme.

Aucune place, et tu sais qu’il n’y en a jamais eu et probablement il n’y en aura jamais.

Voilà ça a duré exactement 41 min

41 min entre l’action de lui qui entre dans la maison et celle de toi qui te jette sur la porte pour la fermer à double tour, frénétiquement.

41 minutes de stress pour toi et 41 min d’amusement et de bon plaisir pour lui.

41 minutes et maintenant les larmes coulent, tentent de laver l’insulte, de réparer l’intégrité.

La rage vient redoubler les larmes, et tu sanglotes comme une gamine devant une injustice, tu sais que pour lui ce n’est rien, tu sais que quand il le racontera tu seras alors l’hystérique qui fait des histoires pour rien, tu connais ça par cœur, «les faut pas exagérer» les «elle va pas mourrir» les «quand même, elle en fait des histoires» les « ah la la mais c’est rien» les «si on ne peut plus draguer».

Les larmes coulent, coulent et tu sais c’est que c’est en vain et tu te demandes si tout ça finira un jour, tu sais que la moitié de ses potes lui donneront raison, il aura le bénéfice du doute, il aura même tout le soutien de certain·es, tu sais aussi que d’autres penseront que tu es une salope, ta version sera mise en doute, ta vision sera niée, écrasée , minimisée. Et t’en rage, t’en rage car aucune femme ne t’a jamais «dragué» comme ça, en touchant sans demander. Non l’irrespect c’est l’expression du désir masculin, de la virilité mal dégrossie et toute pourrie. La prise de pouvoir sur un corps c’est l’expression du désir masculin, aucune femme ne t’a jamais fait ça. Pour beaucoup d’hommes ce n’est pas un problème, c’est normal, l’abus de pouvoir est rendu invisible, l’agression est effacée.

Tu sais et ça te fait pleurer, tu sais qu’instinctivement toutes les femmes et certains hommes éclairés seront horrifié·es et te soutiendront inconditionnellement car elles, elles ont reçu cette mémoire ancestrale transmise en une fraction de seconde et eux, ils ont refusé de faire partie de la barbarie appelée virilité, eux aussi, ils savent maintenant que tous les corps sont sacrés. Et tu voudrais tellement que ces mots soient un mantra. «Tous les corps sont sacrés». Tu voudrais que ce mantra soit une formule magique qui pulvérise toutes les mémoires ancestrales, les féminines et les masculines. «Tous les corps sont sacrés». Tu voudrais que ce mantra détruisent tout, tous les abus de pouvoir des corps masculins sur les corps féminins, toutes les violences, tous les mépris, toutes les sales blagues, toutes les sales pattes. «Tous les corps sont sacrés». Tu voudrais enfin que ce mantra dessine un monde où tu n’aurais plus jamais peur parce que tu es une femme, ni le soir quand tu rentres seule, ni dans aucun lieu, ni en aucune circonstance, plus jamais, ni toi ni aucune autre, plus jamais, tu voudrais ne plus jamais te sentir à la merci d’un homme, plus jamais.

stéphanie auberville – Septembre 2020

Publié dans Chronique Féministe, Janvier-Juin 2021

M-81, la version manquante.

Piece pour 8 Danseur·euses en cours de création

Notes d’intention

Cette pièce est le prolongement du travail mené pour le solo Salutations Mistinguettes.

M-81 est le nom de code du Boléro écrit par Ravel, pièce sur le désir, l’envoutement et dont la construction prend la forme d’un rituel. Si cette œuvre a eu de multiples versions chorégraphiques depuis sa création, il n’en est pas moins qu’une version n’a jamais été faite, celle de la mise en scène du désir du point de vue des femmes. Quel serait ce rituel, aujourd’hui ? Quelle formes prendraient-il, à l’heure où il est si complexe de se rencontrer et de se toucher ? On pourrait imaginer orchestrer un rituel d’envoutement pour conjurer nos peurs, réactiver nos désirs d’être là ensemble dans un même espace. On pourrait imaginer que les images virtuelles qui nous assaillent jours après jour disparaissent et que nos corps redeviennent sensoriels et vulnérables c’est à dire puissants.

Visions de femmes ; Et si la version manquante du Boléro se trouvait à cet endroit, celui de la transformation des images et des représentations ? Comment les imaginaires et/sur les corps se confrontent, se nourrissent, s’hybrident et inventent des manières d’être au présent ?

Visions de femmes ; Et si le désir avait la potentialité de nous soustraire de toutes les notions de fonctionnalités, d’évaluations diverses et variés, de fragmentations et autres mises à distance pour tenter à nouveau de voir, sentir et expérimenter le vivant ?

Vision de femmes ; Audre Lorde écrit «Une autre fonction importante du lien érotique, c’est de souligner ouvertement et sans crainte ma capacité à éprouver de la joie.*( Sister Outsider)

Voilà la joie serait la continuité , le fil rouge de cette version , la joie comme subversion, la joie aussi ténue soit -elle, la joie comme capacité d’agir, la joie comme expression du vivant , la joie comme ressource, la joie d’un corps en mouvement, la joie de s’extraire d’un monde binaire qui classe et qui sépare, la joie d’imaginer des mondes inconnus où la fluidité serait reine.

M-81, la version manquante revisite la chorégraphie de Maurice Béjart et interroge : Comment une pièce écrite il y a 60 ans peut s’actualiser dans les corps de danseur·euses qui ont 20 ans aujourd’hui ? Quelles traces va-t-elle laisser dans les corps ? Il ne s’agit pas de refaire, il s’agit d’une mise à l’épreuve du temps, de confronter les représentations du désir, d’y insuffler de la complexité et du paradoxe et de laisser fleurir le vivant.

image stéphanie auberville